Le Figaro - 02 Septembre 2005


Dionysos dans ses montagnes russes

ROCK Le meilleur groupe de scène français sort l'album «Monsters in Love» avant de repartir en tournée.

«On a besoin de montagnes russes.» La phrase est jolie, surgissant dans le flot de la conversation de Mathias Malzieu. On l'aurait deviné, d'ailleurs. Il suffit d'assister, pendant les concerts de Dionysos, aux versions phénoménales de Song for a Jedi, pendant lesquelles le chanteur bondit sur scène, se jette dans la foule qu'il traverse en crawlant sur les bras tendus des spectateurs avant de se jucher n'importe où, sur une tour d'éclairage ou sur un pilier de théâtre, pour faire taire son groupe et imposer le silence au public pour quelques instants d'attente tendue et – enfin – tout relancer d'un grand geste, la furie électrique sur scène et l'extase partagée de la foule. Montagnes russes, pour l'instant suspendu de la voiture arrivée tout au sommet et le coeur serré par la chute...

Montagnes russes, encore, dans Monsters in Love, le nouvel album de Dionysos, sorti cette semaine (chez Barclay-Universal), qui glisse des rires aux larmes, de la gravité à la bouffonnerie. «On aime le chaud et le froid, le feu et la glace. Ce n'est pas conceptualisé, mais c'est assumé. On ne décrète pas qu'une chanson sera drôle ou sombre, mais on n'a pas peur qu'elle soit l'un ou l'autre, ni même qu'elle passe de l'un à l'autre. Un de mes films préférés, c'est Le Kid de Charlie Chaplin, le plus drôle et le plus triste qui soit.»

Le cinquième disque de Dionysos en neuf ans rassemble des monstres, des animaux, des fées, des héros de bande dessinée et des détresses abyssales. Mathias Malzieu ne s'en cache guère : la mort de sa mère, à l'automne 2003, est pour beaucoup dans les couleurs de ce disque, dont la genèse est indissolublement liée à celle de Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi, son roman paru en mars dernier (voir encadré). D'ailleurs, quand il veut parler des chansons de Monsters in Love, il laisse échapper un lapsus : «Les chansons du livre.» Et il se reprend : «Je n'aurais pas pu écrire le disque si je n'avais pas écrit le livre, en tout cas pas comme ça et pas si vite. L'un a nourri l'autre. Quatre chansons sont directement tirées du livre, Giant Jack, Miss Acacia, Neige et Midnight Letter. Les onze autres n'ont rien à voir avec le livre. Mais je n'aurais pas pu les écrire comme ça si je n'avais pas fait ces quatre-là. Et j'ai pu finir ce livre parce que je me suis penché sur les chansons, parce qu'on a répété, parce qu'on a fait des concerts qui m'ont donné l'adrénaline, la joie et la confiance pour terminer ce marathon personnel.»

Sans complexe, Dionysos alterne le français et l'anglais. «Quand on a commencé le groupe, on ne chantait qu'en français. Puis on a découvert beaucoup de choses, des Pixies à Tom Waits en passant par le blues du Mississippi. Comme, au moment de faire le premier album, toutes les dernières chansons qui nous plaisaient étaient en anglais, le disque a été tout en anglais. Puis en tournée, je me suis rendu compte que, en ne chantant qu'en anglais en France, les textes sont mal perçus. Alors, petit à petit, ça s'est équilibré. Aujourd'hui, j'aime disposer des deux langues. La matière n'est pas la même : l'anglais est une espèce de chewing-gum très malléable, le français donne l'impression de travailler le bois – plus dur et très intéressant.»

Groupe de rock énergique, Dionysos est dès ses premiers jours sorti de la formule guitare-basse-batterie. «Quand on a acheté notre premier quatre-pistes, on a dès le départ remplacé la batterie par des maracas, mis de l'archet à la basse... Un pas de plus a été franchi avec la tournée acoustique, avec des percussions marrantes, du washboard...» Sur Monsters in Love, Dionysos épice son disque de glockenspiel, d'ukulélé, de célesta, de theremin, de scie musicale... «Explorer ces petits instruments qui a priori ne sont pas appropriés pour le rock'n'roll, cela fabrique des textures fantomatiques qui évoquent la nuit et ses créatures.»

Ces instruments ouvrent les possibles, comme sur Giant Jack, par exemple, titre d'ouverture de l'album. «C'est un morceau rock'n'roll garage avec un côté Cramps sale. Au mix, on a tout enlevé pour ne laisser que les cloches tubulaires et la voix. C'est ça qui nous intéresse. C'est pour ça que le groupe ne vieillit pas.» Une dynamique qui voit le groupe réinventer massivement ses arrangements pour la scène. «Ce sont les morceaux qui décident», note Michaël Ponton, le guitariste. «Nous faisons attention à l'esprit de la chanson, ajoute Babet, violoniste du groupe. Nous sommes les musiciens qui lui donnent la parole. Elle, elle continue à parler, que l'on prenne un instrument ou l'autre.» Des monstres heureux dans des montagnes russes.

Bertrand Dicale