Les Inrocks.com - 24 Août 2005


Après Western sous la neige, enregistré à l’économie par le janséniste Steve Albini, Dionysos a repris goût à la fantaisie, à la mise en scène. Il y a sur Monsters in Love beaucoup de prises live mais aussi un quatuor à cordes, des instruments samplés, des CD scratchés, des portes ouvertes et surtout des portes qui claquent. Un disque enregistré avec Steve Albini, le suivant avec John Parish : PJ Harvey avait déjà fait le coup. La sorcière du Dorset aurait pu venir en voisine, donner la réplique à Mathias sur un de ces morceaux où il chante un peu comme Nick Cave. A la place, Dionysos a invité les Kills. Les deux groupes, liés par une admiration mutuelle, avaient sympathisé après un concert commun à Saint-Brieuc. Les Kills chantent Old Child, et le titre colle parfaitement à Mathias, cet éternel vieux gosse qui a dû apprendre à tourner une page sans fermer le livre.

"Giant Jack is on my back", fait la chanson. Giant Jack est à ses trousses. Les deux premiers morceaux de l’album sont ainsi dédiés au personnage du premier roman de Mathias sorti cette année, Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, et révèlent une hargne inhabituelle. On entend des violons violents qui couinent et claquent comme des petites chauves-souris en plein cauchemar. Un tic-tac d’horloge. Une cloche. On entre dans ce disque comme dans un vieux film d’horreur. C’est le retour des morts que l’on voudrait vivants. Il pleut des cordes, la grille du cimetière grince dans la nuit d’orage. A la fin de la chanson, la voix de Mathias évoque un sanglot d’enfant mille fois amplifié. Depuis ses débuts, Dionysos nous avait habitués à la douche écossaise (d’ailleurs, Giant Jack est écossais), à manier l’art de la caresse suivie du coup de bâton. Cette bipolarité des énergies, des dynamiques est aujourd’hui étendue à d’autres dimensions.

D’abord, sur le plan du matos, le disque de Dionysos évoque plus un cabinet de curiosités qu’un magasin d’instruments de musique. On y entend donc du ukulélé, mais aussi du glockenspiel, de la scie musicale, de la boîte à musique (avec la petite danseuse qui se redresse et tourne sur elle-même, blanche et raide comme un fantôme), du mellotron, du piano-jouet, des cloches tubulaires, du Theremin et même du "sanglophone". Jouée sur d’aussi merveilleux instruments, mais toujours dure comme le rock, la musique de Dionysos invoque l’esprit des bluesmen aveugles et des scores de films muets. Fabriquées avec des bouts de musique glanés ici ou ailleurs, aujourd’hui ou hier, ces chansons Frankenstein sont prises dans un tourbillon centrifuge, elles voyagent dans l’espace-temps, elles s’entendent encore mieux les yeux fermés.

Dans ce disque, il est question d’un chat. Et deux morceaux plus loin, d’un oiseau. Entre les deux, et même si l’un doit croquer l’autre, Dionysos ne veut pas choisir. Dionysos joue du rock comme on était quand on a commencé à en écouter : avec un appétit d’ogre, sans a priori, sans rien savoir des hiérarchies, du bon goût, des conventions, avec plus d’imagination que d’éducation. S’il fallait ramener Dionysos à la réalité en général, et à celle du rock français en particulier, ce serait pour constater que le groupe continue à s’en éloigner, à dériver loin des côtes et des coteries. Dionysos n’a pas encore découvert l’after-punk, et c’est tant mieux. Ce groupe vit dans son monde, qui n’est pas tout à fait, ou pas seulement, le monde du rock.

Stéphane Deschamps