Après Western
sous la neige, enregistré à léconomie
par le janséniste Steve Albini, Dionysos a repris goût
à la fantaisie, à la mise en scène. Il y a
sur Monsters in Love beaucoup de prises live mais aussi un
quatuor à cordes, des instruments samplés, des CD
scratchés, des portes ouvertes et surtout des portes qui
claquent. Un disque enregistré avec Steve Albini, le suivant
avec John Parish : PJ Harvey avait déjà fait le coup.
La sorcière du Dorset aurait pu venir en voisine, donner
la réplique à Mathias sur un de ces morceaux où
il chante un peu comme Nick Cave. A la place, Dionysos a invité
les Kills. Les deux groupes, liés par une admiration mutuelle,
avaient sympathisé après un concert commun à
Saint-Brieuc. Les Kills chantent Old Child, et le titre colle
parfaitement à Mathias, cet éternel vieux gosse qui
a dû apprendre à tourner une page sans fermer le livre.
"Giant Jack
is on my back", fait la chanson. Giant Jack est à
ses trousses. Les deux premiers morceaux de lalbum sont ainsi
dédiés au personnage du premier roman de Mathias sorti
cette année, Maintenant quil fait tout le temps
nuit sur toi, et révèlent une hargne inhabituelle.
On entend des violons violents qui couinent et claquent comme des
petites chauves-souris en plein cauchemar. Un tic-tac dhorloge.
Une cloche. On entre dans ce disque comme dans un vieux film dhorreur.
Cest le retour des morts que lon voudrait vivants. Il
pleut des cordes, la grille du cimetière grince dans la nuit
dorage. A la fin de la chanson, la voix de Mathias évoque
un sanglot denfant mille fois amplifié. Depuis ses
débuts, Dionysos nous avait habitués à la douche
écossaise (dailleurs, Giant Jack est écossais),
à manier lart de la caresse suivie du coup de bâton.
Cette bipolarité des énergies, des dynamiques est
aujourdhui étendue à dautres dimensions.
Dabord, sur le
plan du matos, le disque de Dionysos évoque plus un cabinet
de curiosités quun magasin dinstruments de musique.
On y entend donc du ukulélé, mais aussi du glockenspiel,
de la scie musicale, de la boîte à musique (avec la
petite danseuse qui se redresse et tourne sur elle-même, blanche
et raide comme un fantôme), du mellotron, du piano-jouet,
des cloches tubulaires, du Theremin et même du "sanglophone".
Jouée sur daussi merveilleux instruments, mais toujours
dure comme le rock, la musique de Dionysos invoque lesprit
des bluesmen aveugles et des scores de films muets. Fabriquées
avec des bouts de musique glanés ici ou ailleurs, aujourdhui
ou hier, ces chansons Frankenstein sont prises dans un tourbillon
centrifuge, elles voyagent dans lespace-temps, elles sentendent
encore mieux les yeux fermés.
Dans ce disque, il est
question dun chat. Et deux morceaux plus loin, dun oiseau.
Entre les deux, et même si lun doit croquer lautre,
Dionysos ne veut pas choisir. Dionysos joue du rock comme on était
quand on a commencé à en écouter : avec un
appétit dogre, sans a priori, sans rien savoir des
hiérarchies, du bon goût, des conventions, avec plus
dimagination que déducation. Sil fallait
ramener Dionysos à la réalité en général,
et à celle du rock français en particulier, ce serait
pour constater que le groupe continue à sen éloigner,
à dériver loin des côtes et des coteries. Dionysos
na pas encore découvert lafter-punk, et cest
tant mieux. Ce groupe vit dans son monde, qui nest pas tout
à fait, ou pas seulement, le monde du rock.
Stéphane Deschamps