Magic - n°33 - Septembre 1999


Les raisins verts

Depuis cinq ans maintenant, les jeunes chiens fous de Dionysos ne vivaient que grâce à leur formidable réputation scénique, un détail tout de même envahissant. Aujourd'hui, le groupe est devenu plus soucieux de se faire remarquer par ses chansons que par son joyeux bordel sonique. La sortie de Haïku, un nouvel album bourré de mélodies pop survitaminées, devrait logiquement rétablir la balance.

Cela relève d'un vieux fantasme de reporter musical : un jour, tomber par hasard dans un bar paumé, une MJC ou un petit festival, sur un concert d'un jeune groupe inconnu qui vous scotche littéralement sur place. Puis, le destin faisant parfois bien les choses, ce genre d'événement arrive. Il y a un an, du côté de Vendôme, on rencontrait pour la première fois Dionysos sur scène. Ce qu'on y a vu et entendu dépassait de loin le cadre anecdotique des formations sympas à l'énergie débridée. En concert, Dionysos est difficilement racontable : courses-poursuites, concours de haricots sauteurs, danse de Saint Guy incontrôlable…Mais cette dépense physique contagieuse serait vaine s'il n'y avait pas, bien sûr, cette musique qui coule de source, cette pop enflammée et savante, ces mélodies enfantines qui touchent leur cible à la première écoute. Autour de moi, ce soir-là, ils devaient bien être une centaine à connaître par cœur le refrain de Ciel En Sauce ou de Polar Girl, réclamant entre deux pogos l'hymne dionysiaque, Wet, ce " tube " simple comme bonjour, fauché à Beck avec son petit gimmick accrocheur. On se fit aussi surprendre par ces moments réellement acoustiques aux mélodies chuchotées, sans micro et presque sans guitare, ou lorsque la petite violoniste déclame un poème de Maïakovski avec une simplicité désarmante. Le tout faisant que, non seulement on avait passé une bonne soirée, mais surtout, on voulait en savoir plus. On découvrit alors que Dionysos avait déjà sorti deux disques et que le groupe en était à plus de deux cents concerts donnés en Europe. D'où l'impression d'arriver après la bataille, d'avoir un métro de retard ou de monter in extremis dans le dernier wagon des fans de la dernière heure. Bien joué pour un journaliste soi-disant spécialisé !

FOIRE

Lorsque l'on rencontre pour la première fois Mathias Malzéville, tête pensante et chantante de Dionysos, on se rend compte que ce jeune homme à l'allure fragile possède une belle clairvoyance sur son engagement scénique : " On s'est jamais trop rendu compte de notre potentiel en concert. Le fait qu'on bouge beaucoup n'est finalement pas si important que ça. Cela m'ennuierait que l'on ne voit en Dionysos qu'une bande de joyeux déconneurs ". Loin d'être des bêtes de foire, Mathias et ses collègues - Guillaume, Michael, Eric et Babeth - veulent surtout être reconnus pour l'excellence de leurs compositions. Depuis cinq ans, le groupe, plutôt prolifique, n'a cessé d'amasser les chansons. " L'idéal serait de sortir un disque tous les six mois. A quoi ça sert de tourner comme des fous pendant un an si personne ne peut écouter ta musique chez soi tranquillement ? " L'occasion se présente aujourd'hui avec la sortie d'un " vrai " premier album pour une major, sobrement intitulé Haïku. Un disque qui se suffit à lui-même et nul besoin, même, d'aller guetter les apparitions scéniques du quintette (mais on vous le conseille quand même fortement) pour se laisser envahir par cette pop amphétaminée, aux arrangements malins, et découvrir au passage une foule de détails subtils qui, littéralement, poussent au cul des mélodies ludiques à combustion rapide. Equitablement chanté en français et en anglais, Haïku a bénéficié de la production sans fioriture de Norman Kerner, surtout connu pour sa contribution au son lascif du premier album des Américains de Spain. Dionysos et Kerner se sont donc donné rendez-vous à San Francisco. " En fait, on voulait plus un type de production qu'un producteur coté. Ce qui nous avait séduit sur l'album de Spain, c'était son registre acoustique, son traitement orchestral et surtout la proximité de la voix : tu as l'impression que le type chante dans ta salle de bains. Ce qui aurait été évident, c'est d'aller vers une grosse production du genre 'groove bastonneur' à la Beastie Boys. Le plus dur a été de garder l'esprit Dionysos des débuts et de ne pas tomber dans la facilité d'un album au son trop propre ". A l'écoute de Haïku, on sent bien que Dionysos ne possède aucune disposition pour le ripolinage et les conventions d'une musique bien léchée. Les arrangements de cordes, rêches et tirées au cordeau, ont plus à voir avec John Cale ou Tom Waits qu'avec Divine Comedy. Surtout, Dionysos a commencé à faire ses classes à la rude école lo-fi et dans l'autoproduction besogneuse, ce qu'atteste sans problème son premier disque, Happening Songs, enregistré en 96 pour la petite structure Nova Express. Un document assez saisissant sur la genèse du groupe, alors simple quartette, retranscrivant fébrilement, et presque sans s'en rendre compte, ses disques favoris, le regard tourné vers cette Amérique noisy et bricoleuse, de Beck à Pavement en passant par les Pixies ou Sebadoh. A l'époque, Dionysos ne s'exprime que dans la langue du slacker américain moyen. " Ce qu'on n'avait pas trop prévu ", reprend Mathias, " c'est que, très rapidement, des gens se sont mobilisés, nous ont suivi et ramenaient leurs amis aux concerts suivants. Les trucs les plus spéciaux, c'est quand on a tourné en ex-Allemagne de l'Est, du côté de Dresde. A la fin du concert, cinquante personnes t'achètent des disques en te disant : 'Good music !'. Et quand tu reviens un mois après au même endroit, ils connaissent par cœur les paroles de notre seule chanson en français et te montrent la partition qu'un prof de guitare leur a transcrit ! "

METALLICA

Ironiquement, Mathias n'a jamais fait appel à quelque professeur de solfège pour que ses mélodies tiennent debout toutes seules. " J'ai appris la guitare lorsqu'on m'a montré deux accords que la personne elle-même avait appris un mois avant. Je ne fantasmais pas sur le fait d'être guitariste, mais j'écrivais déjà des textes et j'avais juste envie de les mettre en musique. En première année de fac, j'ai donc démarré le groupe. Pour chacun d'entre nous, c'était notre première expérience musicale. On ne savait pas comment se passait une répèt', s'il fallait un ampli pour la voix. Au début, je chantais sur un ampli guitare ! Heureusement, Dionysos a démarré au bon moment, avec Pavement, Beck, Folk Implosion… Cela nous a décomplexés ". C'est entre Happening Songs et Haïku que Mathias s'est penché plus sérieusement sur sa langue natale. Le mini-Lp The Sun Is Blue Like The Eggs marque ainsi chez Dionysos l'intrusion de textes en français, d'abord une reprise du Fais Pas Ci Fais Pas ça de Dutronc, puis une chanson, Ciel En Sauce, petit miracle d'équilibre ludique. " Bien sûr, il fallait évoluer : stopper le mur du son, venir à l'acoustique tranquillement et enfin chanter en français. J'ai toujours trouvé qu'il était plus difficile d'être Jacques Brel que Metallica ! Alors, après avoir chanté en anglais dans un studio français, je me retrouve aujourd'hui à chanter en français dans un studio américain. Et curieusement, cela me semble être plus logique ! " Et une logique identique voudrait que Dionysos triomphe. Ici et ailleurs.

Hervé Crespy