Rock Sound 100% Français - n°8 - Juillet 2004


Kaolin / Dionysos : De bric et de rock

" De retour dans nos criques ", magnifique deuxième album des Montluçonnais de Kaolin, a confirmé tout le bien que l'on pouvait en penser. Enfermé il y a un mois dans un studio parisien, le groupe se sentait un peu seul pour enregistrer son second single. D'où la bonne idée d'embarquer deux Dionysos qui passaient par là pour trois jours de marathon musical.

De prime abord, l'association de l'univers vitaminé de Dionysos et du rock émotif de Kaolin pouvait surprendre. Mais après cinq heures passées à les regarder travailler ensemble, le doute n'est plus permis. Appliqués et attentifs, Babet et Mathias se prêtent au jeu du " featuring " avec un plaisir évident. Le temps pour nous de comprendre l'histoire d'un coup de foudre.

Kaolin vient de sortir un album, Dionysos deux lives et un DVD… Vous ne vous arrêtez jamais ?
Mathias (Dionysos) : Ben tu vois, la preuve (rires) ! Non, c'est vrai qu'on s'arrête pas souvent. Tu sais, les chansons qui sortent sur album ont déjà un petit vécu d'au moins une année. Résultat, quand le disque paraît, tu te retrouves souvent dans un autre état d'esprit et même si tu n'es pas en train de les enregistrer, tu penses déjà à de nouvelles choses. C'est un peu un cycle sans fin !
Guillaume (Kaolin) : Nous, on est dans le deuxième album, on le défend sur scène en ce moment, on fait des chansons, on retourne en studio. On avance tout droit et il y a en effet plein de projets qui nous sont tombés dessus il n'y a pas si longtemps que ça… Donc c'est vrai qu'on a vraiment plein de trucs à faire et c'est très excitant.
Mathias : C'est un peu comme quelqu'un qui fait du footing… Quand tu t'arrêtes, tu as les muscles ankylosés. Du coup, il faut s'entraîner : chacun de son côté, bêtement avec son instrument, mais aussi ensemble à partager. On se comprend de plus en plus, on se mélange et il y a des choses qui se passent et des possibilités qui se créent.

Justement, comment vous êtes-vous rencontrés ?
Julien (Kaolin) :
On s'est connu dans une école de management en décembre dernier, avant Noël.
Mathias : En fait, on avait un petit cours de formation pour être un peu moins largués quand il y a certaines décisions à prendre au sein du groupe. On s'est donc retrouvés là-bas et au final on n'a pas beaucoup dormi (tous morts de rire…).

C'est plutôt une rencontre de l'amitié qu'une rencontre de la musique finalement ?
Julien :
Au début, on n'a même pas du tout fait de musique !
Mathias : Ce qui est super amusant, c'est que tu te retrouves à nouveau dans un contexte de classe à trente ans avec un mec qui donne un cours magistral et tu dois prendre des notes… Assez vite, tu as les bons vieux réflexes qui repoussent, les conneries qui reviennent et toutes les personnalités réapparaissent : celui qui lève tout le temps le doigt, ceux qui prennent plein de notes, celui qui pose des questions cons, ceux qui dorment… Heureusement, il n'y avait pas de fayot chez nous et c'est sans doute pour ça qu'on s'est bien entendus (rires) !
Julien : C'était plutôt à qui allait faire marrer le plus de monde possible…

Comment est née l'idée de cette collaboration ?
Mathias :
On connaît bien la personne qui s'occupe des Kaolin, celui qui les a signés. On avait fait ensemble le projet de reprise de Léo Ferré et on avait bien sympathisé au-delà même de la simple musique. Cette personne m'avait donc envoyé le premier album de Kaolin, que j'avais beaucoup apprécié. Ensuite, on les a vus en concert, suivi d'une très bonne soirée où on s'était tous bien amusés. C'est là qu'ils nous ont proposé cette idée de single.

Pourquoi avoir choisi " C'est la vie " ?
Guillaume :
Le choix d'une chanson pour faire un single, c'est toujours très compliqué. Mais ce morceau paraissait évident en fait.
Ludwig (Kaolin) : C'est une chanson qui apporte quelques minutes de soleil sur cet album, surtout par rapport aux titres qui sont bien souvent plus sombres. Les ambiances sont un peu plus pop, le texte et les paroles aussi, donc tout se prêtait plutôt bien à des ouvertures, à des collaborations. C'est un titre souple et maniable, qui ne demandait qu'à évoluer en fait.
Guillaume : Et c'est là qu'on s'est dit qu'un duo, ça serait vraiment une bonne idée. Nous avons ensuite cherché un peu autour de nous et nos regards se sont tous portés sur Dionysos. Avec eux, on sentait qu'il pouvait se passer quelque chose d'intéressant.

Comment avez-vous recréé le morceau, alors ?
Mathias :
Avec Babet, on s'est dit avant toute chose que c'était leur morceau, un morceau de Kaolin. Alors évidemment, travailler dessus, c'est très bien, ça nous apporte du changement, mais on avait envie d'être à leur service en fait, ce qui est très agréable aussi ! C'est génial de faire ses trucs à soi mais on apprécie beaucoup d'essayer de se rendre utile. Excuse-moi la métaphore footballistique, mais si c'est bien de marquer des buts, c'est encore mieux de faire des passes ou un beau centre (rires) ! Ça laisse la place à beaucoup de tentatives : d'abord, j'ai amené mon ukulélé, ensuite on a eu envie de violon. C'est comme un arbre : tu peux rester sur le tronc ou emprunter des branches. Eh bien, c'est ce qu'on a fait et on en a pris de plus en plus, on a même commencé à être un peu paumés, mais c'est là qu'il peut se passer de vraies surprises, de la beauté… Un échange, ce qui était le but du jeu à la base…

Vous aviez une idée précise de ce que vous vouliez faire avant d'entrer en studio ?
Guillaume :
Pas vraiment, on n'avait pas mûri de projet particulier, mais il restait la notion d'un texte qui pouvait se partager, avec des questions-réponses, une espèce de ping-pong. C'était ça l'idée globale .
Julien : De toute façon, tu ne peux pas agir de cette manière, dire aux gens avec qui tu bosses : demain, on va enregistrer de telle façon.
Babet : D'un autre côté, ça aurait pu se passer comme ça… Moi, je n'avais pas fait ce stage de management, je les ai donc tous découverts il y a quelques jours seulement. Je ne pense pas qu'il y ait de recette. Il y a juste des éléments et des personnalités qui viennent se mettre les uns à la suite des autres… Moi, je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire. Eux en avaient un peu plus, sans être très précis, Mathias avait vaguement cherché les accords au ukulélé mais c'est à peu près tout. Ce qui est super agréable, c'est que ça s'est fait de façon très naturelle. Il n'y a pas eu de braquage.
Mathias : C'est de la confiance, en fait. Même si one ne fait pas la même chose ni la même musique, on s'ouvre aux autres et c'est pour ça que tout va vite. Pour moi, c'est une perte de temps de se méfier.

Etait-ce un défi pour vous cette collaboration ?
Guillaume :
Forcément, tu ne sais jamais à quoi tout ça va aboutir.
Mathias : La manière dont Kaolin nous l'a proposé, ça n'était pas très calculé. Notre idée, c'était de voir ce qui pouvait se passer et d'expérimenter.
Guillaume : En studio, on ne veut absolument pas imposer quoi que ce soit. On discute donc beaucoup, on essaye différents trucs, différentes combinaisons d'instruments et on voit le résultat. Rien ne doit barrer la route à ce qui pourrait arriver d'imprévu.
Mathias : Résultat, il nous aurait fallu une semaine d'enregistrement au lieu des trois jours qu'on a prévu !

On ne peut pas dire à première vue que vos deux univers soient proches, comment avez-vous concilié ça ?
Mathias :
Je ne suis pas complètement d'accord. Il y a deux univers certes, mais surtout deux sensibilités qui se rejoignent. Je pense que Kaolin et Dionysos ont dû écouter les mêmes disques. On a à mon avis une vibration similaire, une approche qui n'est pas si éloignée. Après, chacun a sa propre matière et sa façon de faire. Un peu comme quand tu mets des photos dans un bain révélateur, ça ressort différemment selon les couleurs choisies. Mais dans la façon de travailler et d'envisager les choses, je trouve qu'on est assez proches en fait.

Un point commun en tout cas, c'est l'énergie dégagée en live. On connaît la différence entre la scène et le studio ; pour vos deux groupes, c'est quelque chose dont vous êtres conscients ?
Mathias :
En ce qui me concerne, ça me paraît juste logique. Je trouve plutôt inquiétant des gens qui sonnent en live exactement comme sur leur album. Ça veut pas dire pour autant que le disque est plus calme : les morceaux sont les mêmes mais sur scène, tu as l'adrénaline qui te saute à la gorge. C'est un instant très spécial. Alors que l'album, c'est du définitif, ça ne se travaille pas de la même manière.
Julien : A la différence d'un album qui est quelque chose de figé, le live, c'est différent à chaque fois.
Mathias : Moi j'adore quand je suis surpris, ça ne veut pas dire que tous les arrangements doivent varier, mais tu dois sentir que tout ça n'existe que pile au moment du concert. Sur notre dernier album, il y avait cette envie de retrouver l'urgence de la scène. Il y a des groupes à qui ça va d'être bien propres sur ordinateur. Nous, on est meilleurs quand on joue pour de vrai.
Julien : On parlait de rapprochement, c'en est un justement. Avec Kaolin, on fait exactement la même chose : sur le premier album, tout était hyper produit, hyper léché… C'était une première, un peu Disneyland, on a voulu tout essayer. Pour celui-ci, avant même de choisir le studio ou le matériel, on savait qu'on voulait tous enregistrer ensemble, dans une seule pièce, avec l'esprit live.

On peut vous trouver encore d'autres points communs, notamment d'avoir travaillé avec les producteurs de vos rêves, Steve Albini pour Dionysos et Dave Fridmann pour Kaolin… J'imagine que ça doit changer quelque chose quand vous vous trouvez en studio comme aujourd'hui ?
Mathias :
C'est de l'expérience… Maintenant, je pense que tout est à recommencer ç chaque fois et que tu repars tout le temps de zéro. J'ai adoré travailler avec Albini et c'est certain que ça me sert aujourd'hui. On est plus carré mai surtout je dirais qu'on est plus proches de nous-mêmes. C'est là qu'Albini est génial, ce n'est pas le genre de producteur à diriger ta musique. Il se considère plus comme le médium te permettant d'arriver à ce que tu veux. Du coup, c'est très casse-gueule et risqué parce que ce qui ne sonne pas chez toi, il ne va pas chercher à l'enjoliver. Il te le fait sortir le plus brut possible, sans snobisme, sans essayer de faire crade. Mais ça te ressemble. Je pense que c'est une manière d'avancer, d'être meilleur.
Julien : Ça s'est un peu passé de la même manière avec Dave Fridmann. On lui avait même envoyé nos textes traduits avant de le voir.
Guillaume : C'est là où il a été fort. On lui a amené l'album, notre production, ce qu'on voulait être et entendre. Et il n'a pas du tout cherché à faire Dave Fridmann. C'est quelqu'un qui a une patte personnelle, quelque chose que j'aime bien sur les albums qu'il a déjà produits. Mais là, au contraire, il a complètement mis cet esprit de côté et s'est concentré sur le son qu'on désirait.

A l'avenir, peut-on envisager de nouvelles choses ensemble ?
Mathias :
On n'en sait rien pour l'instant, mais il est fort probable qu'on se retrouve sur scène ensemble et que l'on fasse autre chose. Tout reste ouvert. A partir du moment où tu as gagné une certaine confiance, tout est possible. C'est une chance et on va essayer d'en profiter.

Jean-Thomas Bablet