Rolling Stone - n° 14 - Décembre 2003

DIONYSOS Le bal des vampires

Epidermiques et frénétiques, la réputation des concerts de Dionysos n'est plus à faire. Dans ses premiers disques live, le quintette a voulu recréer la même sensation de bouillonnement jouissif. Mission accomplie.

Les trente mille personnes qui piétinaient la boue séchée des Eurockéennes s'en souviennent encore. Au milieu du concert, le chanteur de Dionysos plonge dans la foule. Des centaines de mains tendues entraînent son corps au large d'une immense marrée humaine, puis le ramènent sur le rivage de la scène.
Quelques mois plus tard, la magie du DVD révèle quelques images en plus. Zoom avant : lorsque le chanteur atterrit dans les bras des vigiles après son bain de foule, il ne bouge plus. On dirait un enfant endormi dans les bras de géants. En y regardant de plus près, il n'a pas l'air très bien, sévèrement secoué même. Il disparaît quelques instants en coulisses, avant de rebondir enfin sur scène, entier et en grande forme.
Ce soir-là, Mathias Malzieu, pourtant habitué aux sensations fortes (en longboard, parapente, planeur, ou montagnes russes) a eu chaud : " C'était l'un des moments où il n'y a plus grand-chose qui pense, où c'est surtout du ressenti exacerbé. Je crois que c'est l'un des concerts où j'ai eu peur : c'était loin, j'ai cru que je n'allais pas revenir. En même temps, j'aime cette dimension-là, quand un concret n'est plus juste de la musique, nous et le public séparés par une barrière. J'aime bien quand ça se mélange, que tout peut arriver. Mais parfois, tu touches des limites super fragiles, comme ce jour-là. En même temps, c'est positif parce que c'est du dépassement de soi. "
Dionysos est peut-être le plus funambulesque des groupes français. Il laisse volontiers l'imprévu s'inviter à ses concerts, permettant aux morceaux et aux ambiances de se métamorphoser au gré du lieu, du public ou de l'humeur du moment. Du coup, ses performances tiennent du happening : ça saute, hurle ou palpite, évoque presque le cinéma ou le théâtre en version tragi-comique, tendre et grinçant.

SUR LE FIL

Hyperactif et gourmand, le cul des cinq de Valence aime jouer avec ses chansons et son public. Boulimique se sensations inédites, il n'a " pas peur des émotions ", là où nombre de ses compatriotes frémissent d'angoisse à l'idée de ne pas paraître assez sérieux, concernés, réalistes, de ne pas avoir le bon discours ou la bonne coupe de cheveux.
Pour Dionysos, le rock est un terrain de jeu escarpé et dangereux, de ceux qui font courir les plus délicieux frissons sur l'échine. Selon Mathias, si le groupe cultive à fond ce côté ludique, c'est " parce que c'est extraordinairement gratuit d'être créatif. Finalement, il y a un côté dérisoire à monter sur scène avec des câbles, des micros, une scène, des gens. Ça ne veut rien dire ! Mais c'est notre manière de communiquer des émotions, alors profitons-en ! C'est de l'espace ! Aujourd'hui, vu ce qui se passe politiquement et culturellement, on a un cruel manque d'espace. Nous avons la chance de nous exprimer en toute liberté, et nous avons conscience du privilège de monter sur scène. A partir du moment où l'on sent quelque chose et qu'on a envie de le faire, on y va sans même se poser de questions. On en a besoin, même avec son lot d'imperfections. Il faut que ça reste vivant, que ça tangue un peu ".
Dionysos marche au désir. Il le cultive, le protège, et finit par le satisfaire par des aventures toujours nouvelles. C'est cette insatiable curiosité qui l'a conduit à ajouter une branche acoustique à sa tournée. Histoire d'explorer d'autres facettes, d'autres possibilités, comme on expérimente une nouvelle recette avec l'impatience de goûter au résultat : " Quand on a rebranché le courant, on avait une espèce d'adrénaline complètement neuve. C'était comme une terre que tu laisses en jachère : quand tu remets du soleil dessus, d'un coup, ça repart encore mieux. Ça nous a donné envie d'être encore plus tranchants, plus contrastés entre les moments sonores et les trucs mélancoliques, plus tendus. Je pense que c'est vers cela qu'on tend, ce côté interrupteur, quand tout s'allume ou s'éteint d'un coup. "
Aujourd'hui, Dionysos immortalise ses jours et ses nuits dans ses deux premiers disques live, un acoustique et un électrique, accompagnés d'un DVD. Une belle façon de clôturer une année faste, Western sous la neige venant d'être consacré disque d'or. Ces trois objets, Mathias les considère davantage comme des repères que comme des souvenirs : " Ce live va rester une boussole importante dans la cartographie artistique de tous les chemins qu'on va emprunter maintenant. "

LE REPOS DU GUERRIER

Mais pour l'instant, les cinq Jedi ont un défi autrement plus ardu à relever : lever le pied, ralentir, bref prendre des vacances. Pas facile, quand on vient de vivre presque deux ans de chevauchée fantastique. " Mais il faut prendre le temps, insiste Mathias, pour qu'on soit tous physiquement et émotionnellement à neuf, pour que ce fameux désir soit insupportable, qu'on ait une insupportable envie de recommencer. Il faut que ce soit à la limite du bonheur et de la souffrance. Je pense que c'est un élément important pour continuer d'être juste avec nous-mêmes. " Avec, à l'arrivée, sûrement la même formidable explosion de joie, qui trouvera d'infinis échos dans d'autres concerts, d'autres idées, d'autres poussées d'adrénaline. Aucun doute là-dessus.

Par Pascaline Potdevin