DIONYSOS Le bal
des vampires
Epidermiques et frénétiques,
la réputation des concerts de Dionysos n'est plus à
faire. Dans ses premiers disques live, le quintette a voulu recréer
la même sensation de bouillonnement jouissif. Mission accomplie.
Les trente mille personnes
qui piétinaient la boue séchée des Eurockéennes
s'en souviennent encore. Au milieu du concert, le chanteur de Dionysos
plonge dans la foule. Des centaines de mains tendues entraînent
son corps au large d'une immense marrée humaine, puis le
ramènent sur le rivage de la scène.
Quelques mois plus tard, la magie du DVD révèle quelques
images en plus. Zoom avant : lorsque le chanteur atterrit dans les
bras des vigiles après son bain de foule, il ne bouge plus.
On dirait un enfant endormi dans les bras de géants. En y
regardant de plus près, il n'a pas l'air très bien,
sévèrement secoué même. Il disparaît
quelques instants en coulisses, avant de rebondir enfin sur scène,
entier et en grande forme.
Ce soir-là, Mathias Malzieu, pourtant habitué aux
sensations fortes (en longboard, parapente, planeur, ou montagnes
russes) a eu chaud : " C'était l'un des moments où
il n'y a plus grand-chose qui pense, où c'est surtout du
ressenti exacerbé. Je crois que c'est l'un des concerts où
j'ai eu peur : c'était loin, j'ai cru que je n'allais pas
revenir. En même temps, j'aime cette dimension-là,
quand un concret n'est plus juste de la musique, nous et le public
séparés par une barrière. J'aime bien quand
ça se mélange, que tout peut arriver. Mais parfois,
tu touches des limites super fragiles, comme ce jour-là.
En même temps, c'est positif parce que c'est du dépassement
de soi. "
Dionysos est peut-être le plus funambulesque des groupes français.
Il laisse volontiers l'imprévu s'inviter à ses concerts,
permettant aux morceaux et aux ambiances de se métamorphoser
au gré du lieu, du public ou de l'humeur du moment. Du coup,
ses performances tiennent du happening : ça saute, hurle
ou palpite, évoque presque le cinéma ou le théâtre
en version tragi-comique, tendre et grinçant.
SUR LE FIL
Hyperactif et gourmand, le cul des cinq de Valence aime jouer avec
ses chansons et son public. Boulimique se sensations inédites,
il n'a " pas peur des émotions ", là
où nombre de ses compatriotes frémissent d'angoisse
à l'idée de ne pas paraître assez sérieux,
concernés, réalistes, de ne pas avoir le bon discours
ou la bonne coupe de cheveux.
Pour Dionysos, le rock est un terrain de jeu escarpé et dangereux,
de ceux qui font courir les plus délicieux frissons sur l'échine.
Selon Mathias, si le groupe cultive à fond ce côté
ludique, c'est " parce que c'est extraordinairement gratuit
d'être créatif. Finalement, il y a un côté
dérisoire à monter sur scène avec des câbles,
des micros, une scène, des gens. Ça ne veut rien dire
! Mais c'est notre manière de communiquer des émotions,
alors profitons-en ! C'est de l'espace ! Aujourd'hui, vu ce qui
se passe politiquement et culturellement, on a un cruel manque d'espace.
Nous avons la chance de nous exprimer en toute liberté, et
nous avons conscience du privilège de monter sur scène.
A partir du moment où l'on sent quelque chose et qu'on a
envie de le faire, on y va sans même se poser de questions.
On en a besoin, même avec son lot d'imperfections. Il faut
que ça reste vivant, que ça tangue un peu ".
Dionysos marche au désir. Il le cultive, le protège,
et finit par le satisfaire par des aventures toujours nouvelles.
C'est cette insatiable curiosité qui l'a conduit à
ajouter une branche acoustique à sa tournée. Histoire
d'explorer d'autres facettes, d'autres possibilités, comme
on expérimente une nouvelle recette avec l'impatience de
goûter au résultat : " Quand on a rebranché
le courant, on avait une espèce d'adrénaline complètement
neuve. C'était comme une terre que tu laisses en jachère
: quand tu remets du soleil dessus, d'un coup, ça repart
encore mieux. Ça nous a donné envie d'être encore
plus tranchants, plus contrastés entre les moments sonores
et les trucs mélancoliques, plus tendus. Je pense que c'est
vers cela qu'on tend, ce côté interrupteur, quand tout
s'allume ou s'éteint d'un coup. "
Aujourd'hui, Dionysos immortalise ses jours et ses nuits dans ses
deux premiers disques live, un acoustique et un électrique,
accompagnés d'un DVD. Une belle façon de clôturer
une année faste, Western sous la neige venant d'être
consacré disque d'or. Ces trois objets, Mathias les considère
davantage comme des repères que comme des souvenirs : "
Ce live va rester une boussole importante dans la cartographie artistique
de tous les chemins qu'on va emprunter maintenant. "
LE REPOS DU GUERRIER
Mais pour l'instant, les cinq Jedi ont un défi autrement
plus ardu à relever : lever le pied, ralentir, bref prendre
des vacances. Pas facile, quand on vient de vivre presque deux ans
de chevauchée fantastique. " Mais il faut prendre
le temps, insiste Mathias, pour qu'on soit tous physiquement
et émotionnellement à neuf, pour que ce fameux désir
soit insupportable, qu'on ait une insupportable envie de recommencer.
Il faut que ce soit à la limite du bonheur et de la souffrance.
Je pense que c'est un élément important pour continuer
d'être juste avec nous-mêmes. " Avec, à
l'arrivée, sûrement la même formidable explosion
de joie, qui trouvera d'infinis échos dans d'autres concerts,
d'autres idées, d'autres poussées d'adrénaline.
Aucun doute là-dessus.
Par Pascaline Potdevin