Souvenirs de l'Olympe
Pour Mathias, Eric
et Michaël du groupe Dionysos, l'année 1984 était
peuplée par leurs héros du ballon rond : Platini, Giresse,
Tigana... et un guide éclairé, Michel Hidalgo. Retour
cette année mythique en compagnie des trois musiciens et de
Michel Hidalgo.
Par Mathias Malzieu, Eric Serra-Tosio et Michaël Ponton
En 1984, j'avais 10 ans,
et le football était mon outil principal pour coudre les rêves
avec la réalité. Il y avait déjà le mystère
des filles qui pointait pendant la récréation, mais
le plus important, c'était le ballon. Je rêvais en regardant
les matchs à la télé avec mon père. Pour
cet Euro 84, dès que l'équipe de France jouait, la salle
à manger se transformait en tribune de suporters à deux
places. Un mini-Vélodrome au milieu de la maison. Les canapés
en virage nord-sud, est-ouest et les gestes marseillais, assis sur
le bout des fesses sur le bout du canapé, presque sur la télé
! Faut dire qu'on était chauffés à blanc. Deux
ans plus tôt, pendant le Mondial en Espagne, cette presque même
équipe avait livré ce qui restera pour moi le plus beau
match de foot de tous les temps. France-Allemagne, une espèce
de Dancer in the dark version ballond rond.
Quelques années plus tard, Michel Platini dira :"Pendant
ce match, j'ai ressenti tout le panel des émotions que peut
ressentir un homme durant sa vie entière." Il y avait
tout ! Schumacher, le gardien allemand qui éclate la gueule
de Patrick Battiston en lui faisant une prise de karaté digne
de Kill Bill, les rebondissements - la France mène 3-1
dans les prolongations avant d'être rejointe au score à
cause (ou grâce à) notamment d'un certain K.H. Rummenigge
qui réussit un retourné acrobatique alors qu'il souffrait
d'un claquage à la cuisse et quil boitait le long de
la touche avec de la glace sous son short quelques minutes avant -,
puis le final tragique avec la séance de penaltys. Un vrai
duel de western. Hitchcock et Sergio Leone en Andalousie qui se tirent
des pénos entre les cactus, et pas pour rigoler... C'était
au-dessus d'un simple match de foot.
Platini, Tigana, Giresse, Bossis, Hidalgo étaient devenus mes
héros, leurs noms résonnaient comme des rêves.
Cette équipe était mythique, même les noms des
joueurs étaient géniaux : Marius Trésor, Manuel
Amoros - à l'époque il ne manquait plus qu'Albator et
Actarus ! Ce match m'avait fait hurler de joie, de rage, et j'allais
me tirer des penaltys tout seul dans la pinède derrière
la maison avec mon ballon, en psalmodiant des similicommentaires,
et les arbres étaient mes Platini-Tigana-Giresse.
En 1984, les démons qui ont tordu les crampons de Didier Six
pour lui faire rater le dernier penalty contre l'Allemagne se sont
métarphosés. Michel Hidalgo a préparé
la meilleure potion magique dans les vestiaires : l'envie. Bien sûr,
les joueurs étaient exceptionnellement bons, mais Michel Hidalho
leur a filé le goût du panache. La pincée de pétillant
ultime qui a propoulsé l'équipe dans le swing, c'est
lui. Il fut le grand téléguide des têtes plongeantes
de Platini et autres débordements lutins de Jean Tigana.
Cet après-midi, nous avons rendez-vous avec ce Michel Hidalgo
en personne, et c'est toujours étrange de serrer la main de
l'un de ses héros. Et puis là c'est pour l'interviewer
et prendre des photos. Il est arrivé, costard noir, ses "bonjour,
bonjour" sonnaient comme un vieux Bugs Bunny. Pétillant
de l'oeil intact et, dès qu'il s'est mis à parler de
cette fameuse aventure de 1984, il s'est transformé en conteur.
S'il s'était mis à chanter ses histoires, ça
aurait sans doute sonné comme du Johnny Cash. On l'écoutain
comme on peut écouter du Johnny Cash. Il parlait panache, jeu
d'attaque, jeu au vrai sens du terme, et c'est bien plus qu'une
histoire du football. Il m'a fait un peu penser à Iggy Pop:
cette même capacité d'émerveillement intacte.
Le sourire en coin fragile de celui qui vit ce qu'il raconte. Et puis
il s'est barré comme une Cendrillon bizarre et nous a laissé
seuls avec nos boissons d'après-midi. Bon, on allait pas non
plus se rouler par terre en écoutant les Whites Stripes avec
un héros d'enfance, mais quand même, on l'aurait bien
écouté encore un peu.
Je n'ai pas eu le temps de lui poser des questions sur ce fameux match
France-Allemagne. Et j'aurais bien aimé le voir s'éclairer
en racontant les buts, puis s'éteindre en racontant le dernier
penalty inscrit par Hrubesh pour l'équipe d'Allemagne.
Voici quelques extraits de ces histoires...
Mathias Malzieu
Entretien avec Michel Hidalgo
Mathias Malzieu : Peut-on parler de deux ou trois trucs de
1982? Quand l'émir du Koweït arrive sur le terrain, c'est
une scène dingue...
Il ne savait pas que le but allait être refusé. Les
joueurs lui disaient de descendre comme ça, et lui ne savait
pas pourquoi. En fait, les joueurs du Koweït voulaient qu'il
descende parce qu'ils avaient soi-disant entendu un coup de sifflet.
C'était un peu du folklore, rien de grave. Le plus amusant,
c'est que la police espagnole l'a laissé rentrer. Moi, ma colère,
elle n'était pas contre lui : je ne pensais pas que l'arbitre
allait refuser le but. Moi, c'est la police espagnole qui m'a empêché
de rentrer, parce que j'avais eu un problème avec elle juste
avant. C'est un incident qui arrive rarement. Parce que personne n'a
le droit de rentrer sur un terrain de Coupe du monde. Avant le match,
un jeune Français avait grimpé par-dessus le grillage
pour courir sur la pelouse avec un drapeau tricolore, et la police
l'avait attrapé et lui avait tordu le bras. Le gosse, je le
voyais, et il me disait "Ne me laissez pas, monsieur Hidalgo."
Ils l'ont emmené au troisième étage du stade,
où il y avait le directeur du stade et une prison. Ils l'ont
mis en prison, et le directeur m'a expliqué que ça se
passait comme ça chez eux. Je lui ai dit alors : "Ecoutez,
je suis l'entraîneur de l'équipe de France et si à
15h, au moment où le match commence, vous ne sortez pas ce
gosse de prison, on n'entrera pas sur le terrain." C'est
cette histoire qui m'avait échaudé, d'où ma réaction.
Mais à partir du lendemain, l'émir du Koweït a
été notre premier supporter : avant chaque match il
nous envoyait de longs télégrammes d'encouragement.
Il a même invité l'équipe de France au Koweït.
Quand je suis revenu chez moi, il y avait deux billets pour que j'aille
au Koweït avec ma femme. J'ai emmené Marseille là-bas,
un peu plus tard. Voilà l'histoire.
Mathias : Et alors, 1984?
1984, c'était pour nous quelque chose de très important,
parce qu'on avait toujours 1982 en travers de la gorge. Et c'était
l'une des premières fois que nous étions favoris d'une
grande compétition internationale. Et puis ça se jouait
en France. Notre rêve, c'était d'aller au moins en finale,
ce qui est complètement con, parce qu'il n'y a rien de pire
que de perdre en finale. On a vécu ça comme une forme
d'envie, de désir, mais avec beaucoup de discrétion.
On s'était préparés pour ça. Pour les
joueurs qui ont vécu l'aventure 1984, ça a été
extraordinaire : on a fait cinq matchs, cinq très bons matchs.
Eric Serra-Tosio : Platini qui marque neuf buts!
Mathias : Là, il est au meilleur de sa forme, non?
On est obligés de se souvenir de matchs où Platini est
réellement exceptionnel. Par la qualité des buts, l'équilibre
qu'il a techniquement, physiquement. Il met trois buts du pied droit,
trois buts du pied gauche et trois buts de la tête. C'est assez
rare, et en plus il est milieu de terrain, pas avant-centre.
Eric : Avant le match contre la Belgique à Nantes,
tout le monde disait que le souci c'était Jean-Marie Pfaff,
et finalement, c'est 5-0.
Avant le match, Pfaff et Platini avaient fait un pari. Vous ne vous
souvenez peut-être pas, mais après avoir marqué
son premier but, Platini lui fait un signe de la main qui veut dire
"Un". Et, finalement, il en met trois. Dont une tête
formidable aux dix-huit mètres.
Eric : En 1984, ce qui est amusant, c'est que les vrais
attaquants ne marquent quasiment pas de buts!
On avait un milieu de terrain tellement fort. Et on ne les faisait
pas jouer défensivement. Aujourd'hui, on joue avec trois numéros
6 et un numéro 10, moi je jouais avec trois numéros
10 et un numéro 6.
Eric : Est-ce que le fait d'avoir joué avec des clubs
comme Reims, qui pratiquait l'attaque, a modelé votre philosophie?
Moi-même j'étais attaquant, donc j'étais plutôt
fasciné par l'avant. Et évidemment, quand on passe par
Reims ou Monaco, on a quand même plus d'idées de beau
jeu que si on joue ailleurs...
Eric : En même temps, Halilhodzic, qui était
super attaquant, pratique un jeu plutôt défensif avec
le PSG...
Il a pour lui le réalisme. Dans ses options de jeu, on choisit
des choses, mais il faut accepter que d'autres aient une philosophie
différente. Les Italiens ont inventé le catenaccio,
c'est leur jeu, et ça n'est pas spectaculaire. Il faut l'accepter
: moi, je préfère un jeu spectaculaire. Il faut dire
qu'en 1984 j'ai eu de la chance. J'ai eu Platini, Giresse, Tigana,
Fernandez...
Et j'ai eu Genghini aussi. Derrière Tigana, je pouvais mettre
trois numéros 10.
|