Les Inrocks / So Foot - Juin 2004

En 1984, j'avais 10 ans, et le football était mon outil principal pour coudre les rêves avec la réalité. Il y avait déjà le mystère des filles qui pointait pendant la récréation, mais le plus important, c'était le ballon. Je rêvais en regardant les matchs à la télé avec mon père. Pour cet Euro 84, dès que l'équipe de France jouait, la salle à manger se transformait en tribune de suporters à deux places. Un mini-Vélodrome au milieu de la maison. Les canapés en virage nord-sud, est-ouest et les gestes marseillais, assis sur le bout des fesses sur le bout du canapé, presque sur la télé ! Faut dire qu'on était chauffés à blanc. Deux ans plus tôt, pendant le Mondial en Espagne, cette presque même équipe avait livré ce qui restera pour moi le plus beau match de foot de tous les temps. France-Allemagne, une espèce de Dancer in the dark version ballond rond.

Quelques années plus tard, Michel Platini dira :"Pendant ce match, j'ai ressenti tout le panel des émotions que peut ressentir un homme durant sa vie entière." Il y avait tout ! Schumacher, le gardien allemand qui éclate la gueule de Patrick Battiston en lui faisant une prise de karaté digne de Kill Bill, les rebondissements - la France mène 3-1 dans les prolongations avant d'être rejointe au score à cause (ou grâce à) notamment d'un certain K.H. Rummenigge qui réussit un retourné acrobatique alors qu'il souffrait d'un claquage à la cuisse et qu’il boitait le long de la touche avec de la glace sous son short quelques minutes avant -, puis le final tragique avec la séance de penaltys. Un vrai duel de western. Hitchcock et Sergio Leone en Andalousie qui se tirent des pénos entre les cactus, et pas pour rigoler... C'était au-dessus d'un simple match de foot.

Platini, Tigana, Giresse, Bossis, Hidalgo étaient devenus mes héros, leurs noms résonnaient comme des rêves. Cette équipe était mythique, même les noms des joueurs étaient géniaux : Marius Trésor, Manuel Amoros - à l'époque il ne manquait plus qu'Albator et Actarus ! Ce match m'avait fait hurler de joie, de rage, et j'allais me tirer des penaltys tout seul dans la pinède derrière la maison avec mon ballon, en psalmodiant des similicommentaires, et les arbres étaient mes Platini-Tigana-Giresse.

En 1984, les démons qui ont tordu les crampons de Didier Six pour lui faire rater le dernier penalty contre l'Allemagne se sont métarphosés. Michel Hidalgo a préparé la meilleure potion magique dans les vestiaires : l'envie. Bien sûr, les joueurs étaient exceptionnellement bons, mais Michel Hidalho leur a filé le goût du panache. La pincée de pétillant ultime qui a propoulsé l'équipe dans le swing, c'est lui. Il fut le grand téléguide des têtes plongeantes de Platini et autres débordements lutins de Jean Tigana.

Cet après-midi, nous avons rendez-vous avec ce Michel Hidalgo en personne, et c'est toujours étrange de serrer la main de l'un de ses héros. Et puis là c'est pour l'interviewer et prendre des photos. Il est arrivé, costard noir, ses "bonjour, bonjour" sonnaient comme un vieux Bugs Bunny. Pétillant de l'oeil intact et, dès qu'il s'est mis à parler de cette fameuse aventure de 1984, il s'est transformé en conteur. S'il s'était mis à chanter ses histoires, ça aurait sans doute sonné comme du Johnny Cash. On l'écoutain comme on peut écouter du Johnny Cash. Il parlait panache, jeu d'attaque, jeu au vrai sens du terme, et c'est bien plus qu'une histoire du football. Il m'a fait un peu penser à Iggy Pop: cette même capacité d'émerveillement intacte. Le sourire en coin fragile de celui qui vit ce qu'il raconte. Et puis il s'est barré comme une Cendrillon bizarre et nous a laissé seuls avec nos boissons d'après-midi. Bon, on allait pas non plus se rouler par terre en écoutant les Whites Stripes avec un héros d'enfance, mais quand même, on l'aurait bien écouté encore un peu.

Je n'ai pas eu le temps de lui poser des questions sur ce fameux match France-Allemagne. Et j'aurais bien aimé le voir s'éclairer en racontant les buts, puis s'éteindre en racontant le dernier penalty inscrit par Hrubesh pour l'équipe d'Allemagne.

Mathias Malzieu

L'article complet avec interview qui suit est disponible ici.