En 1984, j'avais 10 ans,
et le football était mon outil principal pour coudre les rêves
avec la réalité. Il y avait déjà le mystère
des filles qui pointait pendant la récréation, mais
le plus important, c'était le ballon. Je rêvais en regardant
les matchs à la télé avec mon père. Pour
cet Euro 84, dès que l'équipe de France jouait, la salle
à manger se transformait en tribune de suporters à deux
places. Un mini-Vélodrome au milieu de la maison. Les canapés
en virage nord-sud, est-ouest et les gestes marseillais, assis sur
le bout des fesses sur le bout du canapé, presque sur la télé
! Faut dire qu'on était chauffés à blanc. Deux
ans plus tôt, pendant le Mondial en Espagne, cette presque même
équipe avait livré ce qui restera pour moi le plus beau
match de foot de tous les temps. France-Allemagne, une espèce
de Dancer in the dark version ballond rond.
Quelques années plus tard, Michel Platini dira :"Pendant
ce match, j'ai ressenti tout le panel des émotions que peut
ressentir un homme durant sa vie entière." Il y avait
tout ! Schumacher, le gardien allemand qui éclate la gueule
de Patrick Battiston en lui faisant une prise de karaté digne
de Kill Bill, les rebondissements - la France mène 3-1
dans les prolongations avant d'être rejointe au score à
cause (ou grâce à) notamment d'un certain K.H. Rummenigge
qui réussit un retourné acrobatique alors qu'il souffrait
d'un claquage à la cuisse et quil boitait le long de
la touche avec de la glace sous son short quelques minutes avant -,
puis le final tragique avec la séance de penaltys. Un vrai
duel de western. Hitchcock et Sergio Leone en Andalousie qui se tirent
des pénos entre les cactus, et pas pour rigoler... C'était
au-dessus d'un simple match de foot.
Platini, Tigana, Giresse, Bossis, Hidalgo étaient devenus mes
héros, leurs noms résonnaient comme des rêves.
Cette équipe était mythique, même les noms des
joueurs étaient géniaux : Marius Trésor, Manuel
Amoros - à l'époque il ne manquait plus qu'Albator et
Actarus ! Ce match m'avait fait hurler de joie, de rage, et j'allais
me tirer des penaltys tout seul dans la pinède derrière
la maison avec mon ballon, en psalmodiant des similicommentaires,
et les arbres étaient mes Platini-Tigana-Giresse.
En 1984, les démons qui ont tordu les crampons de Didier Six
pour lui faire rater le dernier penalty contre l'Allemagne se sont
métarphosés. Michel Hidalgo a préparé
la meilleure potion magique dans les vestiaires : l'envie. Bien sûr,
les joueurs étaient exceptionnellement bons, mais Michel Hidalho
leur a filé le goût du panache. La pincée de pétillant
ultime qui a propoulsé l'équipe dans le swing, c'est
lui. Il fut le grand téléguide des têtes plongeantes
de Platini et autres débordements lutins de Jean Tigana.
Cet après-midi, nous avons rendez-vous avec ce Michel Hidalgo
en personne, et c'est toujours étrange de serrer la main de
l'un de ses héros. Et puis là c'est pour l'interviewer
et prendre des photos. Il est arrivé, costard noir, ses "bonjour,
bonjour" sonnaient comme un vieux Bugs Bunny. Pétillant
de l'oeil intact et, dès qu'il s'est mis à parler de
cette fameuse aventure de 1984, il s'est transformé en conteur.
S'il s'était mis à chanter ses histoires, ça
aurait sans doute sonné comme du Johnny Cash. On l'écoutain
comme on peut écouter du Johnny Cash. Il parlait panache, jeu
d'attaque, jeu au vrai sens du terme, et c'est bien plus qu'une
histoire du football. Il m'a fait un peu penser à Iggy Pop:
cette même capacité d'émerveillement intacte.
Le sourire en coin fragile de celui qui vit ce qu'il raconte. Et puis
il s'est barré comme une Cendrillon bizarre et nous a laissé
seuls avec nos boissons d'après-midi. Bon, on allait pas non
plus se rouler par terre en écoutant les Whites Stripes avec
un héros d'enfance, mais quand même, on l'aurait bien
écouté encore un peu.
Je n'ai pas eu le temps de lui poser des questions sur ce fameux match
France-Allemagne. Et j'aurais bien aimé le voir s'éclairer
en racontant les buts, puis s'éteindre en racontant le dernier
penalty inscrit par Hrubesh pour l'équipe d'Allemagne.
Mathias Malzieu
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